16 juillet
Le docteur Touchet envoie un faisceau lumineux dans les yeux de Misty et lui demande de cligner des paupières. Il ausculte ses oreilles. Il regarde à l’intérieur de son nez. Il éteint les lampes de son cabinet en lui demandant de pointer une petite torche dans sa bouche. Exactement comme la torche qu’Angel Delaporte a pointée dans le trou de la cloison de la salle à manger. Il s’agit là d’une vieille astuce de médecin pour illuminer les sinus, qui se déploient, rutilant sous la peau à l’entour du nez, et on peut ainsi vérifier la présence de zones d’ombres synonymes de blocages ou d’infections. Sinusite. Il incline la tête de Misty en arrière et inspecte le fond de sa gorge.
Il fait comme ça : « Pourquoi dites-vous que c’était une intoxication alimentaire ? »
Alors Misty lui parle de ses diarrhées, de ses crampes, de son mal de tête. Misty lui explique tout sauf l’hallucination.
Il gonfle le brassard du tensiomètre qui enserre son bras et relâche la pression. À chaque battement de cœur, ils observent tous deux les mouvements de l’aiguille sur le cadran. La douleur qui lui cogne la tête, ses pulsations correspondent au rythme de son pouls.
Puis son chemisier est ôté et le docteur Touchet lui lève un bras tout en palpant le creux de l’aisselle. Il porte des lunettes et fixe le mur derrière eux tandis que ses doigts s’affairent à leur ouvrage. Dans un miroir sur l’un des murs, Misty peut les observer. Son soutien-gorge a l’air tellement tendu que les bretelles lui entaillent les épaules. Un rouleau de peau déborde de la ceinture de son pantalon. Son collier de fausses perles lui enveloppe la nuque de telle sorte que les perles disparaissent dans un repli de lard bien épais.
Le docteur Touchet, ses doigts s’enracinent au creux de son aisselle, ils creusent, ils tunnellent, ils forent.
Les vitres de la salle d’auscultation sont en verre givré, et le chemisier de Misty est suspendu à une patère au dos de la porte. C’est dans cette même salle que Misty a eu Tabbi. Des murs carrelés vert pâle et un sol carrelé en blanc. C’est la même table gynécologique. Peter est né ici. Ainsi que Paulette. Will Tupper. Matt Hyland. Brett Petersen. Ainsi que tous les habitants de l’île qui n’ont pas encore cinquante ans. Tellement l’île est petite, le docteur Touchet est également entrepreneur de pompes funèbres. C’est lui qui a préparé le père de Peter, Harrow, avant les funérailles. La crémation.
Ton père.
Harrow Wilmot était tout ce que Misty voulait que Peter devînt. De cette même façon que les hommes tiennent à rencontrer leur future belle-mère de manière à pouvoir juger de ce à quoi leur fiancée va ressembler à vingt ans de là, c’est aussi ce qu’a fait Misty. Harry serait l’homme auquel Misty serait mariée lorsqu’elle serait entre deux âges. Grand, les pattes grises, le nez rectiligne et un long menton à fossette.
Aujourd’hui, lorsque Misty ferme les yeux et essaie de se représenter Harrow Wilmot, ce qu’elle voit, ce sont ses cendres que l’on éparpille depuis les rochers de la pointe de Waytansea. Un long nuage gris.
Le docteur Touchet utilise-t-il cette même salle pour ses embaumements, Misty n’en sait rien. S’il vit assez vieux, c’est lui qui préparera Grâce Wilmot. C’était le docteur Touchet, le médecin sur les lieux quand ils avaient découvert Peter.
Quand ils t’avaient retrouvé.
Si jamais ils débranchent, il est probable que c’est lui qui préparera le corps.
Ton corps.
Le docteur Touchet palpe le dessous de chaque bras. Il sait exactement où exercer une pression sur la colonne vertébrale pour te faire basculer la tête en arrière. Avec les fausses perles qui se plissent dans les profondeurs de ta nuque. Ses yeux, au docteur, leurs iris sont trop écartés pour que ce soit toi qu’il examine. Il fredonne. Le regard fixé ailleurs. Il est visible qu’il a l’habitude de travailler avec les morts.
Assise sur la table d’examen, les observant tous deux dans le miroir, Misty dit : « Qu’est-ce qu’il y avait jadis sur la pointe ? »
Et le docteur Touchet sursaute, étonné. Il relève les yeux, les sourcils arqués par la surprise.
À croire que le corps d’un mort venait de parler.
« Là-bas, sur la pointe de Waytansea, explique Misty. Il y a des statues, comme s’il y avait eu un parc dans le temps. C’était quoi ? »
Les doigts du docteur sondent profondément entre les tendons sur sa nuque et il répond : « Avant que nous ayons un crématorium ici, c’était notre cimetière. » Tout ça serait bien agréable si ses doigts n’étaient pas aussi froids.
Mais Misty n’a pas vu la moindre pierre tombale.
Ses doigts sondant le dessous de sa mâchoire à la recherche de ganglions lymphatiques, le docteur dit : « Il existe un mausolée excavé au flanc de la colline. » Les yeux fixés sur le mur, il plisse le front et ajoute : « Vieux d’au moins deux siècles. Grâce pourrait vous en dire beaucoup plus que moi. »
La grotte. La petite bâtisse de banque tout en pierre. Le capitole d’État avec ses colonnes chicos et sa voûte sculptée, tout ce machin qui tombe en morceaux et ne tient plus que grâce aux racines d’arbres. La grille métallique fermée, les ténèbres à l’intérieur.
La migraine de Misty tape, tape, tape le clou plus profond.
Les diplômes sur les murs carrelés de vert de la salle d’auscultation sont jaunis, brumeux sous leur verre. Tachés par l’eau. Poivrés de chiures de mouches. Daniel Touchet, Docteur en Médecine. Lui tenant le poignet entre deux doigts, le docteur Touchet prend son pouls en gardant l’œil sur sa montre.
Son muscle triangulaire étirant les commissures de ses lèvres vers le bas, il pose son stéthoscope entre ses omoplates. Il dit : « Misty, je voudrais que vous preniez une profonde inspiration sans relâcher. »
La plaquette froide du stéthoscope se déplace sur le dos de Misty.
« Maintenant, relâchez, dit-il. Et inspirez profondément à nouveau. »
Misty demande : « Est-ce que vous savez cela… est-ce que Peter s’est fait faire une vasectomie ? » Elle respire une nouvelle fois, profondément, et ajoute : « Pour que je n’avorte pas, Peter m’a déclaré que Tabbi était un miracle de Dieu. » Et le docteur Touchet de répondre : « Misty, est-ce que vous buvez beaucoup ces temps derniers ? »
Cette putain de ville est tellement petite. Et cette pauvre Misty, c’est elle, la pocharde du village.
« Un inspecteur de police a débarqué à l’hôtel, lâche Misty. Il voulait savoir si nous avions le Ku Klux Klan ici sur l’île. »
Et le docteur Touchet lui répond : « Ce n’est pas en vous suicidant à petit feu que vous allez sauver votre fille. » À l’entendre, on dirait son mari. On dirait toi, mon doux et tendre Peter. Et Misty demande : « Sauver ma fille de quoi ? » Misty se tourne pour le regarder droit dans les yeux et demande : « Est-ce que nous avons des nazis ici ? »
Et la regardant en retour, le docteur sourit et lâche : « Bien sûr que non. » Il va jusqu’à son bureau, prend un dossier qui contient quelques feuilles de papier. Dans le dossier, il inscrit quelque chose. Il consulte le calendrier au mur au-dessus du bureau. Il consulte sa montre et écrit dans le dossier. Son écriture, la queue de chaque lettre tire vers le bas, bien en dessous de la ligne – subconscient, impulsif. Cupide, affamé, malfaisant, dirait Angel Delaporte.
Le docteur Touchet fait comme ça : « Alors, vous avez changé vos petites habitudes ces temps derniers ? »
Et Misty lui répond oui. Elle dessine. Pour la première fois depuis la fac, Misty dessine, elle peint un peu, surtout des aquarelles. Dans sa chambre mansardée. À ses moments de loisir. Elle a disposé son chevalet de manière à voir par la fenêtre la côte jusqu’à la pointe de Waytansea. Tous les jours elle travaille à une peinture. Un travail d’imagination. La liste des souhaits d’une fille de Blanc née pauvre entre les pauvres : de grandes demeures, des mariages à l’église, des pique-niques sur la plage.
Hier Misty a travaillé jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive qu’il faisait nuit dehors. Cinq ou six heures venaient tout simplement de partir en fumée. De s’envoler comme une buanderie disparue à Seaview. Triangulées Bermudes.
Misty explique au docteur Touchet : « Ma tête me fait toujours mal, mais la douleur n’est plus aussi forte quand je peins. »
Le bureau du docteur est en métal laqué, le genre de meuble en acier qu’on verrait dans la salle de travail d’un ingénieur ou d’un comptable. Le modèle avec tiroirs qui s’ouvrent sans heurts en coulissant sur des roulettes silencieuses et qui se referment en grondant avec un grand boum. Le sous-main est un feutre vert. Et sur le mur au-dessus, le calendrier, les vieux diplômes.
Le docteur Touchet, avec son crâne de plus en plus chauve marqué de taches de vieillesse et quelques longs cheveux cassants peignés d’une oreille à l’autre, il pourrait être ingénieur. Avec ses épaisses lunettes rondes à monture métallique, son épaisse montre à bracelet élastique en acier, il pourrait être comptable. Il dit : « Vous êtes bien allée à l’université, n’est-ce pas ? »
À la fac d’arts plastiques, répond Misty. Elle n’a pas eu son diplôme. Elle a laissé tomber. Ils ont emménagé ici quand Harrow est décédé, pour s’occuper de la mère de Peter. Ensuite Tabbi est arrivée. Et ensuite, Misty s’est endormie et elle s’est réveillée grosse, grasse et lasse, entre deux âges.
Le docteur ne rit pas. Il n’y est pour rien.
« Quand vous avez étudié l’histoire, demande-t-il, avez-vous traité du jaïnisme ? Du bouddhisme des jaïna ? » Pas en histoire de l’art, lui répond Misty. Il ouvre un des tiroirs de son bureau et en sort un flacon jaune plein de pilules. « Je ne le dirai jamais assez, la prévient-il. Ne laissez en aucun cas Tabbi s’en approcher, de ces cachets. » Il ouvre le flacon et en laisse tomber deux dans le creux de sa paume. Ce sont des gélules en gélatine transparente, de celles qui se séparent en deux parties quand on tire. À l’intérieur de chacune se trouve une poudre en vrac mouvante de couleur vert foncé.
Le message qui s’écaillait sur le rebord de fenêtre de Tabbi : Vous mourrez quand ils en auront fini avec vous.
Le docteur Touchet lui colle le flacon devant la figure et dit : « Vous n’en prenez que si vous avez mal. » Il n’y a pas d’étiquette. « Il s’agit d’un mélange d’herbes. Il devrait vous aider à vous concentrer. »
Misty demande : « Est-ce qu’il est déjà arrivé que quelqu’un meure du syndrome de Stendhal ? »
Et le docteur répond : « Il s’agit essentiellement d’algues vertes, un peu d’écorce de saule, un peu de pollen d’abeille. » Il remet les gélules dans le flacon qu’il referme. Il pose le flacon sur la table, près de la cuisse de Misty. « Vous pouvez continuer à boire, dit-il, mais uniquement avec modération. » Misty rétorque : « Je ne bois jamais qu’avec modération. » Et revenant à son bureau, il répond : « Si c’est vous qui le dites. »
Putains de petites villes.
Misty lance : « Comment est mort le père de Peter ? » Et le docteur Touchet de demander : « Qu’est-ce que vous a dit Grâce Wilmot ? »
Elle n’a pas dit. Jamais elle n’en a parlé. Alors qu’ils éparpillaient les cendres, Peter a expliqué à Misty que c’était une crise cardiaque. Misty répond : « Grâce a déclaré que c’était une tumeur au cerveau. »
Et le docteur Touchet de confirmer : « Oui, effectivement, c’est bien ça. » Il referme son tiroir métallique avec un grand boum. Il poursuit : « Grâce me fait savoir que vous faites preuve d’un talent très prometteur. »
Pour information, juste au cas où, sache que le temps aujourd’hui est calme et ensoleillé, mais que l’air est plein de conneries.
Misty veut savoir ce que sont ces bouddhistes dont il a parlé.
« Les bouddhistes jaïnistes », explique-t-il. Il ôte le chemisier suspendu au dos de la porte et le lui tend. Sous chaque manche, le tissu porte des auréoles sombres, les marques de sa sueur. Le docteur Touchet s’avance au côté de Misty, il lui tient le chemisier pour qu’elle l’enfile un bras après l’autre.
Il dit : « Ce que je veux dire, c’est que pour un artiste, une douleur chronique peut être un vrai cadeau. »